Vous la connaissez, c’est l’une des plus majestueuses portes du Marais.

Elle est ornée d’une Gorgone, cette méduse à tête de femme aux cheveux entremêlés de serpents, qui est dotée, dit-on, du pouvoir de pétrifier tout mortel qui la regarde.

Autant dire que l’Hôtel Amelot de Bisseuil, plus couramment connu sous le nom d’Hôtel des Ambassadeurs de Hollande et fleuron du Marais, dispose d’une haute protection contre le mauvais œil et… les indiscrétions.

Gorgone de la porte de l’hôtel Amelot de Bisseuil (ou hôtel des ambassadeurs de Hollande), sculptée par Thomas Régnaudin. Photo ©Katia Barillot

Edifié entre 1657 et 1660 à partir d’une bâtisse du Moyen-Age puis classé au Monuments historiques en 1924, cet hôtel tel qu’on le connait aujourd’hui se démarque par un parti pris architectural très inhabituel.

Ainsi, il ne possède pas de jardin parce qu’il est situé sur un terrain étroit donnant non sur une cour et un jardin, comme il conviendrait dans l’organisation classique d’un hôtel particulier, mais entre deux cours donnant pour l’une au 47 de la rue Vieille du Temple et pour l’autre sur le 10 de la rue des Guillemites – anciennement nommée rue des Singes -.

Cependant l’organisation intérieure de cet hôtel particulier en fait un véritable bijou.

Tandis que prennent place au rez-de-chaussée les écuries et les remises à voitures, on trouve à l’étage appartements de parade, appartements d’usage, cabinets de travail, antichambes et chambres.

Des pièces toutes plus éblouissantes les unes que les autres.

Hôtel Amelot de Bisseuil dit des Ambassadeurs de Hollande, façade intérieure, avant restauration. Photo ©Marianne Ström

D’extraordinaires décors intérieurs sont réalisés au milieu du XVIIe par des artistes prestigieux tels que Michel Corneille et Jean Cotelle pour la Galerie Psyché, Louis Boulogne pour la chambre italienne.

Au XVIIIe siècle ce sont Joseph-Marie Vien et Guibert qui s’attèlent au Salon de Flore et au Salon des Zephyrs, qui subsisteront malgré la révolution.

La somptueuse bâtisse connait d’illustres propriétaires ou locataires jusqu’au XVe siècle, comme le maréchal Jean de Rieux, gentilhomme breton compagnon d’armes de du Guesclin.

En 1638 elle est vendue par Henriette de Coulanges, tante de Madame de Sévigné, à la famille Amelot de Bisseuil, intendant des finances et maître des requêtes, qui la fait reconstruire de manière majestueuse par l’architecte Pierre Cottard. 

D’ailleurs, l’une des appellations de cet hôtel provient du nom de cette puissante famille de robe de Paris.

La désignation Hôtel des Ambassadeurs de Hollande apparaît au XVIIIe siècle et son origine reste mystérieuse et énigmatique. 

Aucune source sûre ne peut avancer qu’un diplomate hollandais y ait vécu, à part l’allusion d’une probable fête donnée par l’ambassadeur de Hollande en 1757 en cet hôtel retranscrite par l’écrivain Restif de la Bretonne dans son œuvre Monsieur Nicolas et par le long séjour du chapelain de l’ambassade des Pays-Bas qui y aurait célébré des cultes.

L’hôtel Amelot de Bisseuil fut aussi le témoin d’un important épisode de l’histoire de France : en 1407, à quelques mètres de la bâtisse, eut lieu l’assassinat du duc Louis d’Orléans , frère du roi Charles VI, par son cousin germain le duc de Bourgogne, Jean sans Peur.

En 1759, Louis Le Tellier fit l’acquisition de l’hôtel et y effectua des aménagements avec la participation du sculpteur Honoré Guibert. 

S’ensuivit une nouvelle valse de propriétaires et de locataires, dont le plus illustre fut Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais qui y fonda en 1776 une maison de commerce qui était en fait une société-écran dont le but étant de venir en aide aux colons américains insurgés contre l’Angleterre sans compromettre la France. 

C’est d’ailleurs dans cet hôtel que Beaumarchais finit d’écrire le Mariage de Figaro.

A la Révolution l’hôtel connut l’abandon et fut très abimé aux XVIIIet XIXsiècle par les commerçants et les artisans qui le divisèrent en appartements, magasins et ateliers. 

Ce n’est qu’en 1924 que son nouveau propriétaire, le colonel Paul Brenot, entreprit sa restauration avec l’architecte Danis.

Dans les années 50, l’hôtel fut acheté et magnifiquement restauré par un grand mécène du XXsiècle : le fondateur du groupe Air France, Paul-Louis Weiller. 

Durant cette période, de grandes personnalités eurent leurs entrées dans ce lieu splendide. 

Depuis 2010 cet hôtel appartient à Acanthe Développement, société foncière axée sur les quartiers privilégiés de Paris, qui a lancé de lourds travaux de rénovation chapeautés par l’historien Pascal Payen-Appenzeller, spécialiste de l’urbanisme et de l’Histoire de Paris et par l’architecte Jean-François Lagneau.

L’hôtel a abrité pendant quelques mois, au rez-de-chaussée, une boutique éphémère Chanel.

Désormais le bruit court qu’un restaurant étoilé pourrait remplacer la maison de couture.

Texte : ©Ella David

Les photos ci-après nous ont été prêtées par nos collègues du site Vivre le Marais.

Vue intérieure du portail, surmonté d’un arc en plein cintre qui figure Romulus et Rémus allaités par la louve. Décor sculpté de Thomas Regnaudin (1622-1706). Côté rue, on trouve un décor similaire qui représente deux “renommées” avec leurs trompettes, avant restauration.

Vue de la deuxième cour intérieure, richement ornée de statues dans leurs niches, qui représentent l’Aurore, le Crépuscule, et les vertus : la Force, la Vérité, la Prudence, la Justice, la Vigilance et la Sagesse. Terrasse à gauche et portail d’accès à l’aile ouest, avec colonnes ioniques et fronton. 

L’escalier et sa rampe en fer forgé, qu’on doit à Le Tellier. 

Plafond de la “chambre à l’italienne”.

La galerie de Psyché (Michel 1er Corneille, ca 1660), un des joyaux du monument. 

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