Abir Hammoudi, fondatrice de Benti, incarne l’esprit innovant de la street food tunisienne. Avec une passion pour la gastronomie de son pays natal, elle a su allier tradition et modernité en créant un concept culinaire unique qui met en avant les saveurs authentiques de la Tunisie. Diplômée en management, Abir a su naviguer avec brio dans le monde de l’entrepreneuriat, transformant sa vision en réalité. Son ambition n’est pas seulement de régaler les papilles, mais aussi de faire découvrir la richesse culturelle de la Tunisie à travers ses plats emblématiques, tout en engageant un dialogue autour de la « cuisine de rue », dans un décor d’azulejos, bougainvilliers comme à Sidi Bou Saïd. Elle est associée à son mari Yassine et ses parents.
• Pouvez-vous nous faire un portrait de la personne que vous êtes et du milieu professionnel dans lequel vous évoluez ?
J’ai 34 ans et suis d’origine tunisienne. En 2020, j’ai lancé un concept de street food tunisien pour honorer la culture de mes parents et transmettre cette cuisine. Je viens du monde de la communication, je travaillée e qualité de chargé de projets dans les médias. Cette qui m’a permis d’apporter une vision plus féminine et esthétique dans le milieu très masculin de la street food. C’était aussi très important pour moi de raconter cette culture d’une manière ou d’une autre.
• Avez-vous déjà senti que l’on vous enfermait dans un rôle « de femme » ? Comment-vous réagir ou contourné cela ?
Oui, surtout au début. Certains fournisseurs, notamment les boucheries, préféraient négocier avec mon mari, comme si la légitimité venait était exclusivement masculine, dans ce domaine. J’aurais pu le laisser occuper cette place et rester en arrière sur les relations fournisseurs mais j’ai décidé de continuer à gérer cela moi-même : votre légitimité ne vient pas de votre genre.
• Quel geste, conseil ou phrase d’une autre femme vous accompagne encore aujourd’hui dans les moments difficiles ?
Mon père nous a toujours recommandé, nous sommes trois sœurs : « Ne cherchez pas à vous faire accepter, cherchez à vous faire respecter. » Je m’emploie à faire cela à chaque avec douceur et détermination. J’ai appris que l’on peut rester fidèle à soi-même tout en se faisant entendre. Je dialogue beaucoup pour me faire comprendre.
• Dans votre domaine quelles sont les barrières invisibles que vous rencontrez encore en tant que femme ?
Dans la restauration, il y a encore l’idée implicite que le négoce, le management, la gestion des stocks etc. relèvent des hommes et pas des femmes. Nous sommes davantage testées que les hommes : quand je prends une décision, elle est plus souvent et beaucoup plus remise en question. Les compétences des hommes semblent plus « naturelles » dans l’esprit de beaucoup. Je rencontre cela par exemple avec les cuisiniers. Heureusement, mon mari, et associé, ne se laisse pas entraîner à ce jeu et leur oppose cette phrase magique quand ils tentent de me contourner pour obtenir ce qu’ils souhaitent : « Vous verrez avec Abir !»
• Comment conciliez-vous votre vie personnelle avec vos ambitions professionnelles ou créatives ?
Cela fait cinq ans que j’ai créé Benti. Au début, je cherchais l’équilibre ; en fait, j’ai l’impression que l’on ne le trouve jamais et qu’il s’agit plus d’alignement. D’ailleurs je voulais ouvrir un restaurant qui soit une cantine du midi pour être libre le soir et voir mes enfants. Maintenant, je sais poser des limites. Ce projet je le porte avec Yassine, mon mari, qui comprend tout le travail et ses à-côtés. Lui aussi vient de l’immigration, nous communiquons beaucoup. Je pense que nous, les femmes, sommes très fortes dans ce domaine.
• Qu’aimeriez-vous que l’on cesse de demander aux femmes… et que l’on demande enfin aux hommes à la place ?
J’aimerais que l’on cesse de demander aux femmes comment elles font pour tout concilier, et qu’e revanche l’on demande aux hommes de participer à l’équilibre familial. La charge mentale devrait reposer sur les épaules des deux personnes qui forment un couple.
• Si vous pouviez changer une seule chose, concrète et immédiate, pour améliorer la vie des femmes dans votre quartier et ville, ce serait quoi ?
Je crois qu’il faudrait un lieu, éphémère ou pas, qui organise des team-buildings autour de moments créatifs – où l’on ferait de la peinture, de la céramique etc..– pour que les femmes entrepreneures échangent, en petits groupes.
• Mais voyons Abir, ils existent ces ateliers ou cours créatifs à Paris !
Ouiiiiii c’est vrai ! Mais je n’ai pas le temps (rires)… parce que je suis une femme, et nous, les femmes, n’avons pas le temps.
• Quelle jeune femme ou jeune fille de votre entourage vous donne de l’espoir pour l’avenir, et pourquoi ?
Ma mère et toutes les jeunes femmes de l’immigration m’inspirent et me donnent de l’espoir. Ma mère est arrivée de Tunisie en France, dans les années 1980, sans savoir parler français, sans compétences professionnelles, et aujourd’hui, elle est fonctionnaire et travaille dans la petite enfance. Je trouve cela très courageux et puissant. Je suis très fière d’elle. Il est très positif que désormais les femmes, et en particulier celles issues de l’immigration osent créer, s’exposer, montrer leur détermination. Il faut redoubler de courage pour exister quand on vient d’ailleurs.
Texte : Katia Barillot
09.03.26
